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Marylène Delbourg-Delphis

Vous avez été PDG-fondateur d’ACI & ACIUS4e Dimension en France et 4 th Dimension aux Etats-Unis, et PDG de deux autres sociétés. Qu’est-ce que la femme que vous êtes aujourd’hui, aimerait enseigner aux nouveaux entrepreneurs de demain?

Peut-être l’entrepreneuriat est-il d’abord une passion (pour un projet, une idée, une technologie, etc) et le désir de trouver des gens qui la partagent, vous aident à en faire un business en devenant vos collaborateurs ou vos clients ? Quand je rencontre ou travaille avec des entrepreneurs, je m’assure toujours qu’ils ont créé leur société pour la bonne raison, non parce qu’ils veulent être leur propre patron ou être « le patron. »

Les débuts sont souvent difficiles. Parlons de la création de 4e Dimension.

Pour un entrepreneur, les débuts ne sont pas nécessairement les plus difficiles. J’aurais tendance à penser qu’au début, les entrepreneurs sont tout feu, tout flamme et portés par l’espoir de changer le monde en un coup de cuillère à pot. Pour beaucoup, les difficultés surgissent au bout d’un certain temps, quand l’équipe est épuisée par des semaines de travail sans week-end ni vacances, quand on s’aperçoit qu’on a fait confiance à des collaborateurs qui ne font pas le poids, quand on se rend compte que les clients veulent un produit différent de celui qu’on a fait, ou que la société est à court d’argent. Bref, les difficultés que rencontrent parfois les entrepreneurs sont souvent liées à la prise de conscience que le monde réel existe, et qu’ils n’ont pas su rêver en gardant les pieds sur terre.

a) Dans quel contexte avez vous créé  4e Dimension? Comment est venue l’idée?

J’avais besoin d’une base de données relationnelle graphique pour gérer mes travaux personnels sur l’histoire de la parfumerie. A l’époque, il y en avait peu. La plus célèbre, sur le PC, était DBase. C’était un produit compliqué, pas vraiment relationnel, pas du tout graphique et qui ne permettait pas d’écrire du texte libre. Le monde de l’informatique du milieu des années 80 était obtus, tant au niveau du matériel que du logiciel. Le Macintosh venait de sortir et annonçait un monde nouveau. Je voulais en faire partie.

b) À quel type de difficulté avez-vous été confrontée durant cette période que plusieurs considèrent difficile?

En fait, je n’ai pas eu de sentiment de difficulté à proprement parler. Comme je venais d’un monde académique, je savais que j’avais absolument tout à apprendre. Comme j’ai bootstrappé la société, je savais que je ne pouvais compter sur les largesses de personne et que je devais trouver des clients. On éprouve le sentiment de difficulté quand on s’imagine que les choses seront faciles. En conséquence, je ne percevais les obstacles que comme quelque chose que je devais contourner ou surmonter. Si je rencontrais un problème, je cherchais une solution. Ce qui arrivait me paraissait normal. La seule vraie surprise pour moi a été de découvrir le sexisme du monde de l’industrie. Je n’avais rien vu de tel dans l’univers académique et le monde protégé dans lequel je vivais. Mais il est vrai qu’une femme créatrice d’une entreprise de technologie était une rareté en France. Il semble que j’aie été l’une des toutes premières.

c)  Avez-vous des anecdotes à  nous raconter?

La vie d’une entreprise est une collection d’anecdotes, comme la vie tout court. Mais en voici une plus particulière : Apple avait envisagé de publier 4e Dimension, mais si Apple savait promouvoir des logiciels de productivité personnelle comme MacWord ou MacPaint, une base de données ne faisait pas partie de la culture de cette entreprise. John Sculley avait demandé à me voir pour me conseiller de vendre 4D à la société qui faisait DBase et voulait entrer sur le Mac. Cela ne m’intéressait pas et je lui ai alors dit que j’allais créer une société aux Etats-Unis. Nous sommes en 1987. Il a fait des yeux ronds et m’a dit que je n’allais jamais y arriver. Je n’ai aucun souvenir de la suite du meeting, qui a certainement été très courte. Mais je me souviens avoir fondu en larmes dans ma voiture pour rentrer dans le studio que j’avais loué à Residence inn. J’arrive chez moi. Je me regarde dans la glace et je m’aperçois que mon fonds de teint avait dégouliné sur mon chemiser Chanel, ce qui m’a épouvanté, parce qu’à l’époque, il était pratiquement impossible de trouver un pressing pour des articles de luxe au Sud de San Francisco. J’ai arrêté tout net de pleurer. C’est là que je me suis rendue compte qu’il n’y avait non plus beaucoup de femmes dans la technologie dans la Silicon Valley. J’étais apparemment la première Européenne… et française de surcroît. J’avais des diplômes prestigieux, certes, mais je ne faisais pas partie du sérail des universités américaines. J’avais encore une fois tout à apprendre et à recommencer. J’ai eu la chance de convaincre Kawasaki de me rejoindre et nous avons créé la société. Il y est resté deux ans. Je n’ai jamais reparlé à Sculley, mais il est possible que le simple fait qu’il m’ait dit que je n’allais pas réussir soit ce qui m’ait aidée à générer $45M rapidement. Oui, on peut bootstrapper une société avec succès si on a la volonté et la passion d’offrir un produit dont les gens ont besoin.

En tant qu’entrepreneure en série, quelles sont vos forces ?

De ne pas penser que je suis une « entrepreneure en série, » c’est-à-dire de ne pas appliquer sur le présent le résultat d’expériences passées. Il est vrai que j’ai une expérience qui évite que je me noie dans une verre d’eau quand j’aide des entrepreneurs à mettre en place leurs opérations et que j’ai des points de repère et des techniques qui m’évitent de réinventer la roue. Cela dit, on ne réussit pas une entreprise ou ne forme pas des entrepreneurs à coup de « trucs » et de raccourcis. Les produits sont différents. Les clients évoluent avec les progrès technologiques. La leçon la plus précieuse que l’on retire de l’entrepreneuriat en série, c’est qu’il faut toujours essayer de découvrir des choses nouvelles et avoir un regard frais sur les choses. J’ai horreur de la routine. D’une manière générale, je ne m’intéresse qu’à des idées ou approches innovantes. Par exemple, quand je suis devenue le PDG de Brixlogic, en 2005, l’idée d’implémenter nativement des schémas XML était révolutionnaire. En ce moment, je conseille l’une des rares sociétés qui comprenne vraiment en quoi consiste une gestion de campagne marketing dans les média sociaux, Objective Marketer.

Durant votre carrière, vous avez voyagé entre l’Europe et Silicon Valley. Vous avez sûrement croisé plusieurs entrepreneurs. À votre avis, un entrepreneur qui demeure en Europe pense–t-il et agit-il de la même façon qu’un entrepreneur qui habite la Silicon Valley ? Quels sont les principaux obstacles qu’il rencontre?

Il y a plusieurs aspects à votre question. Un entrepreneur qui habite en Europe et un entrepreneur qui vit dans la Silicon Valley doivent suivre les mêmes principes généraux – et c’est pour cela que des livres comme L’art de se lancer ou La réalité de l’entrepreneuriat sont des ouvrages indispensables, quel que soit le continent de résidence de l’entrepreneur. La différence est au niveau du marché. Chaque pays a ses particularités. On ne s’adresse pas à un client français de la même façon qu’à un client allemand ou américain ou chinois. Les gens ont des histoires différentes, même s’ils se trouvent à adopter des technologies similaires, voire la même technologie. Mais votre question soulève un autre point : y-a-t-il des endroits où il faut être pour développer telle ou telle entreprise. La réponse est oui. Si vous voulez créer le prochain système de ventes aux enchères, il vaut mieux être dans la Silicon Valley qu’en Floride. La Valley est un écosystème unique. Cela dit, des entrepreneurs à Montréal, Paris, Berlin, Boston ou Shanghai peuvent faire des choses extraordinaires s’ils sont ou près du marché qui est leur cible, ou s’ils sont capables de voyager, d’acquérir un sens de la différence ou de comprendre ce qui se fait ailleurs. Un entrepreneur européen ou canadien ou chinois ou indien ne rencontre des difficultés que si ce qu’il fait n’a aucune espèce de marché là où il se trouve, s’il essaie d’appliquer aveuglément ce qu’il a appris sur son marché local sur un marché plus vaste, ou s’il fait des trucs dans son coin en oubliant que le reste du monde existe et qu’il y a des génies partout dans le monde. Les obstacles que rencontrent les entrepreneurs sont plus souvent liés à l’absence de bon sens qu’à autre chose – et si c’est la législation d’un pays qui met des entraves à leur liberté de penser et d’inventer, mon conseil est qu’ils mettent tout en oeuvre pour aller ailleurs.

Quels sont les entrepreneurs que vous admirez le plus? Pourquoi?

En fait, j’admire tous les entrepreneurs. Quand ils me racontent leur histoire, j’ai toujours envie de les aider à trouver des solutions s’ils me parlent d’un domaine où j’ai des compétences ou que je peux maîtriser dans un délai raisonnable. Ce que je n’aime pas, ce sont les gens qui se disent entrepreneurs et sont d’affreux pantouflards ou les frimeurs arrogants qui se positionnent comme entrepreneurs, mais n’ont jamais créé de boîte. Mais ces gens-là, je les fuis de toute façon. Résultat : ils sont moins nombreux que les vrais entrepreneurs ; du coup, l’un des grands bonheurs de ma vie est de pouvoir admirer beaucoup, beaucoup de gens.

Qui est Marylène Delbourg-Delphis ?

Mini-Biographie : Trois fois CEO : PDG-fondatrice d’ACI & ACIUS4e Dimension en France et aux Etats-Unis; Exemplary Software; Brixlogic.). Stratégiste et Conseillère de multiples sociétés. Ancienne élève de l’École normale supérieure, docteur en philosophie, auteur de plusieurs ouvrages, et Conseiller du Commerce Extérieur de la France, Marylène Delbourg-Delphis a également traduit en français L’art de se lancer et La réalité de l’entrepreneuriat de Guy Kawasaki, ainsi que Tribus de Seth Godin.

Consultez son blogue :  http://delbourg-delphis.com ( Anglais )